La 8e édition du Festival Séries Mania se déroule à Paris du 13 au 23 avril 2017. Présent sur place pendant quelques jours, Thomas couvre ainsi l’évènement et les séries qu’il découvre à cette occasion. Retrouvez tous les articles concernés en cliquant sur le tag Festival Séries Mania.

Jill Soloway est une obsédée. Mais surtout une obsessionnelle. La créatrice de Transparent revient avec une autre histoire d’amour tordue qui dépasse les clivages du genre et s’affranchit des conventions de la bienséance. En « adaptant » (le terme n’est pas très pertinent pour ce cas, nous y reviendrons) le roman épistolaire éponyme de Chris Kraus, la scénariste et showrunner s’attaque à une œuvre intense et éprise de liberté.

Solloway s’attaque surtout à un matériau inadaptable en l’état, à savoir une succession de lettres adressées au Dick du titre, sans réponse de l’intéressé. Une suite de courriers subjectifs et enflammés. Si le potentiel sériel est visible (une lettre, ne serait-ce pas comme un épisode de la vie de l’auteur ?), le potentiel télévisuel apparaît moins criant. Il fallait donc donner corps au Dick, le matérialiser, comme il fallait matérialiser une galerie de personnages qui gravitent autour des protagonistes. La première grande réussite de Solloway, c’est avant tout de saisir l’essence d’un texte et de le reproduire sous une forme « acceptable » et regardable.

I Love Dick raconte ainsi les atermoiements sentimentaux de Chris, une cinéaste artsy new-yorkaise en mal d’inspiration, accompagnant son mari Sylvère dans une résidence d’écrivains au milieu du Texas, animé par le fameux Dick. Alors que son couple bat de l’aile, l’irruption de Dick dans sa vie, son charisme, sa façon de la mettre face à ses contradictions d’artiste la révèle à elle-même, à son mari et aux autres résidents. C’est l’histoire d’une obsession dévorante, d’une passion à sens unique (en tout cas pour les trois premiers épisodes montrés), d’une quête qui semble perdue d’avance.

Pour interpréter Chris, Kathryn Hahn est parfaite. Maladroite, ambiguë sur ses aspirations sexuelles et sentimentales, qui subit autant qu’elle maîtrise ses pulsions et ses émotions, elle incarne une femme que l’on voit trop peu à la télé. Et puis il y a Dick. C’est la deuxième grande réussite de la série, celle qui lui permet de coller à l’œuvre de base tout en faisant un objet télévisuel : la présence de Dick. Ou plutôt son absence. En ne le convoquant qu’à de très rares moments, Jill Soloway érotise totalement le personnage, en fait une muse parfaite, libre et indépendante. C’est Kevin Bacon (et ses fesses) qui s’occupe de faire tourner la tête de Chris. Charmeur discret, juste dans sa caricature de l’artiste un peu maudit, un peu égocentrique (voir la dernière scène l’épisode 3 où son œuvre majeure, détruite, lui donne une nouvelle inspiration, hilarante). En un mot comme en cent, Bacon excelle in being a Dick.

Jill Soloway réussit, autre belle idée, à dépasser la simple histoire d’amour ou de sexe. On y traite de désir, d’ambition, de trouver sa place dans la société, mais aussi de l’art, de la crise de la quarantaine, de la création… des thèmes universels, qui peuvent résonner assez facilement en chacun de nous et nous mettre également face à nos convictions et nos contradictions. Jill Soloway est vraiment en chacun de nous.

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