The Long Song : Esclaves des sentiments

Chaque année au moment de Noël, la BBC nous propose des adaptations qu’elle veut prestigieuses. Le programme est souvent chargé, désormais toujours avec un petit Agatha Christie et parfois oubliable. Mais avec The Long Song, elle nous offre un vrai cadeau, une mini-série qui marque et qui détonne.

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Neuf ans après Small Island, cette nouvelle adaptation d’un livre d’Andrea Levy (intitulé Une si longue histoire en France) démarre sur les mémoires d’une vieille Jamaïcaine. Elle nous narre les dernières heures de l’esclavage à travers July (Tamara Lawrance), une jeune esclave un peu effrontée dans une plantation de canne à sucre. Prise dans le mouvement de libération des noirs, elle va se retrouver dans un triangle amoureux entre sa maîtresse tyrannique et un maître amoureux.

The Long Song pose le ton dès ses premiers instants avec une introduction vitaminée et efficace qui nous présente à la fois une narration audacieuse et un récit intriguant. July n’est pas une esclave comme les autres. Elle a cette étincelle qui lui offre une résilience face à tous les événements qui lui sont ou vont lui arriver : enlèvement quand elle était bébé, déceptions amoureuses, trahisons, châtiments et surtout, esclavage.

Caroline Mortimer (Hayley Atwell), sa maîtresse, est une vraie méchante. Capricieuse, tortionnaire, jalouse, elle a choisi July comme son jouet quand celle-ci était petite et la traite ainsi, allant jusqu’à lui refuser son nom et l’appeler Marguerite. Si l’esclave parvient à gérer la maîtresse, ce n’est qu’en contournant sa nature profondément égoïste. Caroline est le produit de son époque, de sa culture et de sa société.

Son incapacité à embrasser le changement, même quand l’amour l’y force, montre à quel point les habitus ont la vie dure. Elle prend un plaisir monstre à humilier et il n’est que d’autant plus jouissif quand elle l’est à son tour, notamment dans le premier épisode. Elle représente toute une frange de la population de l’époque — et par résonance, d’aujourd’hui — qui ne parvient pas à intégrer le principe d’égalité. Il faut dire qu’Hayley Atwell s’en donne à cœur joie pour donner forme à cet odieux personnage.

De plus, la transition apportée par Mr Goodwin (Jack Lowden) à la fin de la première partie, à savoir l’abolition de l’esclavage en cette terre isolée, n’aide pas le personnage à connaître un changement drastique. S’il a foncièrement de bonnes intentions, il y a une forme de condescendance bienveillante qui nous montre que même les partisans de l’égalité ont du chemin à faire. Les marques d’appartenance subsistent encore (Master, Mistress), un lien de soumission persiste, l’abolition étant vue comme un cadeau, non un droit, la liberté comme un concept qui permet de mieux contrôler les forces ouvrières de la plantation.

Cette tension constante entre deux positions est un des points les plus intéressants de The Long Song, toujours proche de la rupture, de la révolte, sans tomber ni dans le misérabilisme, dans le politique ou dans le romanesque. Sarah Williams, aux commandes du scénario ici, maitrise parfaitement son récit par une narration enlevée et audacieuse d’un sujet dur et grave. En jouant des retours en arrière, d’une musique envoûtante et de la voix off, elle magnifie son personnage principal et son propos sans atténuer la violence de sa situation.

Il faut dire que Tamara Lawrence, notamment lorsqu’il s’agit de jouer la romance complexe avec Goodwin ou la silencieuse révolte avec Caroline, offre une partition si lumineuse que même les heures sombres du récit ne sont jamais exemptes d’espoir. Coincée dans un étau (celui de la plantation, celui du triangle amoureux), July reste un personnage qui attire tout sur elle.

Dans un récit où le blanc est minoritaire, où l’on sent un vacillement des positions réactionnaires (July se retrouve un temps dans la position de seconde femme, seconde maîtresse de la plantation), le racisme est remis à sa place sans passer par un discours politique appuyé. Il suffit de faire jouer les événements pour que Caroline se rende ridicule, que cela remette en cause l’idiotie d’une supériorité raciale qui serait naturelle.

Mais tout n’est pas rose, comme s’amuse à nous le rappeler la narratrice sur la fin de sa vie. July ne connaît pas un destin incroyable, une ascension sociale ou une reconnaissance d’égalité pleine et entière. Mais c’est dans les avancées sociales et personnelles dont elle est le vecteur que The Long Song trouve sa pertinence et son très grand intérêt.

En somme, la BBC nous gâte en cette fin d’année avec une mini-série de qualité qui ne tente pas de montrer un renversement radical, mais d’en analyser les impacts sur les destins de personnages tous plus intéressants les uns que les autres. The Long Song est donc une réussite totale.

Une si longue histoire
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