Difficile transition que s’apprête à gérer The Office. Après sept saisons de bons et loyaux services, Steve Carrell a décidé de ne pas renouveler son contrat, forçant ainsi son personnage culte, Michael Scott, patron de Dunder-Mifflin, à partir lui aussi visiter d’autres horizons industriels. Pas le premier départ d’un personnage principal de série, de sa série, l’éloignement de Scott est pourtant un véritable évènement télévisuel. Rendu spécial à la fois grâce à une décision tout à fait mûre permettant de préparer le pot de départ tranquillement, mais aussi par cette volonté affirmée des créateurs du show de continuer la fête sans lui, véritable déclaration d’amour à leurs scénaristes.

Plus que le premier personnage à apparaître au générique, le personnage est devenu le symbole de la série. Pourtant loin de créer à lui seul tout le dispositif comique, il propose, de par l’exception de son statut au sein du bureau et de sa personnalité originale, un regard pertinent sur le monde professionnel qui l’entoure. Mélange complexe d’adolescent attardé, de vieux pervers déglingué ou de travailleur épuisé par les évènements, s’agitant sans cesse pour ne pas remarquer son absence de sérénité, Michael Scott s’apprête désormais à changer de bureau. Il est ici légitime de se demander s’il ne va pas emporter tout le show avec lui tant sa vampirisation parait énorme.

Faites pour être conclues en douceur, ces sept années auront vu passer un nombre impressionnant de personnages, tous reliés, indirectement ou non, au patron. C’est lui qui donne l’autorisation d’exister dans le bureau, donc dans la série. S’il cherche si désespérément l’attention de ses employés, c’est qu’il ignore ce principe de base : il est celui qui fait naître ; les personnages peuvent bien s’éloigner, faire leur vie, ils gardent une dépendance à Michael Scott pour pouvoir subsister. Quelques exemples sont évidents : son amour pour Holly, seul personnage capable de l’éjecter du champ de la caméra définitivement, ou sa paternité bancale vis-à-vis de Jim.

Le postulat de départ était construit sur le modèle britannique, Ricky Gervais montrant déjà chez son personnage une lourdeur tout à fait à propos ici. Le petit plus américain, qui allait devoir s’imposer dans la durée, était cette touche d’humanité involontaire. Avant de faire une vanne sur l’ambigüité de la friandise que son pantalon contient, Michael Scott ose une démarche touchante et sincère envers une collègue, en assistant à son exposition de peinture boudée par les autres. Un anniversaire idéal du boss serait un mélange entre château gonflable et concours de blagues vulgaires, entre clowns créateurs de ballons en forme d’animaux et stripteaseuses pas farouches. À l’image du mélange de ces extrêmes, il balade ses objets symboliques, éternel « that’s what she said » ou mug de meilleur patron au monde, à la fois naïf, pathétique et en total décalage avec la réalité.

Le corps de Carell s’est prêté à merveille à cet exercice de style, toujours tendu vers plusieurs objectifs, se transformant ou se déguisant à loisir. Le talent comique de l’acteur, burlesque jusqu’au bout de la cravate, a donné lieu à cette créature hybride improbable, chef de bureau pathétique et amuseur forcené. C’est sans cesse vers cette exception du personnage qu’il aura fallu tendre, vers cette position supérieure, essentielle tant pour cet accouchement des troupes que pour ses effets comiques ou la position de fragilité qui en résulte. Sans cesse défié par d’autres, mâles dominants, Jim ou Ryan, femme de quelques mois, Jane, ou rêveur de la place de calife, Dwight, Michael Scott n’a jamais cédé. Il continue non seulement d’occuper la place du haut, mais refuse systématiquement de se mettre sur un plan d’égalité avec ses poursuivants, malgré les nombreuses tentatives de partage de poste ou de vie privée. Le condamner à avoir un adversaire à sa taille, comme Holly, le fait aussitôt disparaître complètement.

Ainsi, après tant d’années, Michael Scott aura bien mérité sa retraite télévisuelle. Jusqu’à ce départ, le téléspectateur n’aura pas été épargné, assistant aux délires « scottiens » comme aux moments d’insupportable lourdeur, aux moments les plus touchants comme aux confessions face caméra, pour se faire une opinion tout à fait personnelle sur le patron. Le dispositif de réalisation de la série a aussi permis un attachement tout à fait particulier. Là encore l’exception fait mouche, et, tout comme les employés du bureau, après avoir passé tant d’années tout à côté des deux mains gauches de Michael, à nier vigoureusement un attachement possible au personnage, nous attendons avec impatience ses derniers mots, forcément maladroits, pour avoir tranquillement la larme à l’œil.

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