Engrenages : Un grand polar (sur Canal+)

Engrenages saison 8 - Engrenages : Un grand polar (sur Canal+)

Quoi de plus naturel que le genre policier pour raconter la société ? La délinquance et la criminalité sont toujours le signe d’un désordre dans nos modèles de vivre-ensemble. D’une faille dans le système. Un système qui s’évertue, avec nombre de petits soldats sur le terrain ou dans les bureaux, à faire régner la loi et l’ordre, et faire, pardon pour la formule bateau, triompher la justice. Créée par Alexandra Clert, Engrenages, première fiction du label « Création originale » de Canal + diffusée depuis 2005 et qui vient de tirer sa révérence, était tout simplement le grand polar français de ce début de siècle. Huit saisons qu’il faut absolument voir ou revoir.

Jamais les liens unissant la police et la justice n’auront été si précisément expliqués. La série montre les personnages, flics, avocats ou juges, comme des danseurs qui se rapprochent, s’éloignent, montrent leurs cartes ou cachent leur jeu, orchestrant ainsi un ballet stratégique, avec pour seul objectif la recherche de la vérité. Faisant tour à tour et en permanence de chaque institution l’ennemi ou le partenaire de l’autre, la série déconstruit la mécanique judiciaire, et rarement série n’aura aussi bien porté son nom.

Série engagée sur le désengagement

Qu’elle aborde la prostitution, le trafic de drogue, les mouvances extrêmes, la corruption d’état ou le crime en bande organisé, Engrenages colle aux basques de la réalité. Là ou l’État n’est plus, le crime s’installe, et c’est la police qui met les mains dans le cambouis. Choisir le 19e arrondissement de Paris comme terrain de jeu, c’est s’assurer de comprendre pourquoi la misère, et donc la délinquance, gangrène la société. Enquêter sur une adolescente bourgeoise qui a fait une overdose, c’est remonter toute la chaîne du trafic de drogue qui exploite la pauvreté pour s’ancrer sur les « territoires perdus de la République », comme dirait l’autre. Tenter de retrouver le meurtrier d’un mineur isolé, c’est dérouler tout le chemin de milliers de jeunes migrants qui arrivent seuls en France et qui, faute de structures adaptées et de moyens pour les accueillir décemment, trouvent refuge et argent auprès de criminels qui profitent des failles politiques pour prospérer. La tâche de la justice devient sacerdoce, entre jeux de pouvoirs et d’influence, égos et principes, sens du devoir et manœuvres tactiques. Au fil de ses huit saisons, le propos social d’Engrenages se fait de plus en plus fort et n’élude aucun sujet.

Bien sûr la série n’oublie pas d’être une histoire, tire certains fils plus visibles, s’arrange parfois avec la logique, balaye des pistes narratives pour gagner en efficacité ou en émotion. Mais entourées à chaque saison de consultants policiers ou magistrats, les équipes créatives ont toujours respecté un cahier des charges strict afin de jamais trop s’égarer de ce qui fait l’ADN d’Engrenages : le réalisme.

Laure + Gilou = Amour ?

Au fur et à mesure des saisons, Engrenages va devenir feuilletonnante. Les intrigues d’enquêtes vont petit à petit cohabiter avec les trames consacrées aux personnages, menant à la construction d’un couple mythique des séries françaises (les candidats au podium ne sont pas légion, il faut bien l’admettre) : Laure et Gilou. Au départ trio soudé malgré les dissensions régulières, Laure, Gilou et Tintin composent une équipe de choc, efficace parce que souvent borderline, s’accommodant de méthodes qui sont au mieux brutales au pire carrément illégales pour, on y revient, faire triompher la justice. Mais la caractérisation très forte des deux personnages suscités va amener les scénaristes à se rendre à l’évidence. L’alchimie entre la capitaine Berthaud et le lieutenant Escoffier (et évidemment celle de ceux qui les incarnent) devient un enjeu important de la série et la plongée en eaux troubles de Gilou à partir de la saison 6 ne pourra qu’entraîner Laure dans son sillage. La relation d’amour/haine entre les deux, l’alternance d’attirance et de rejet que chacun déploie va renforcer l’émotion et culminer dans un épilogue simple, d’une tendresse infinie. Gravite autour de ce duo une galerie impeccable de personnages hétérogènes, qui forme un ensemble cohérent et compact.

Plus discrète qu’un Bureau des Légendes (autre emblème « Création Originale » de la chaîne cryptée), plus sombre également, Engrenages s’est terminée au bon moment. Depuis la saison 7, elle apparaissait en décalage avec cette sacro-sainte réalité à laquelle elle tenait tant, dans une société fragmentée autour des violences policières et une défiance aiguisée envers la politique du maintien de l’ordre. Si la brigade de police judiciaire du 19e n’était pas forcément l’endroit pour traiter ces questions, continuer la série sans aborder ces sujets aurait paru déplacé, voire réac. Quitter ses personnages ici et maintenant était le meilleur choix possible. La fin de la série marque clairement la fin d’une époque dans la fiction française, mais le genre policier n’a pas fini de squatter nos écrans. Puisse-t-il, ne serait qu’un peu, se rapprocher de la grandeur d’Engrenages.


L’intégralité de la série Engrenages est disponible en streaming sur Canal+/Canal+ Séries, et aussi en DVD sur Amazon.

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