The Affair : Une oeuvre à la dérive

6 Juin 2020 à 12:00

À l’ère du Peak TV, Critictoo se lance dans un challenge « 52 semaines, 52 séries » en proposant une fois par semaine un retour sur une série terminée.

Qu’est-il arrivé à The Affair ? Où sont passés ses plages hors du temps, ses tons pastel, ses personnages imparfaits que l’on était coupable d’apprécier ? Qu’en est-il de son écriture minutieuse et de sa double, voire triple narration où se mélangeaient habilement les petites histoires de la grande histoire ?

Série américaine en cinq saisons, The Affair est un drame familial créé par Sarah Treem et Hagai Levi et diffusé sur Showtime. Plébiscitée par le public autant que par la critique lors de ses premières saisons, la série remporte le Golden Globe de la meilleure série dramatique en 2015 et voit plusieurs de ses interprètes récompensés. Après au moins deux bonnes saisons de trop et une baisse drastique de qualité, elle s’est éteinte sans éclat en 2019.

The Affair explore la relation extraconjugale entre Noah Solloway (Dominic West), professeur ennuyé par sa vie d’époux et de père rangé, et Alison Lockhart (Ruth Wilson), serveuse non moins mariée, aux blessures qui la rendent aussi fragile qu’irrésistible. Sur fond d’enquêtes policières plus ou moins inspirées, on découvre sur plusieurs décennies les répercussions de cet amour aussi passionnel que destructeur.

L’infidélité, en plus d’être un thème éculé, est difficile à traiter sans porter un jugement de valeur. The Affair contourne le problème avec brio en adoptant un point de vue subjectif, préférant la vision des personnages aux faits, confrontant les interprétations. C’est grâce à ce subterfuge intelligemment utilisé que The Affair parvenait à soulever de vraies questions et à jouer avec les limites de la morale, avant que ce procédé ne se délite et laisse entrevoir les failles de la série.

The Affair est une série pleine de qualités, autant formelles que narratives, mais a toujours eu des difficultés à contenir ses personnages. Petit à petit, et ce dès la première saison, le spectateur a cette étrange sensation que les protagonistes échappent à la série et s’engouffrent sans contrôle de l’équipe scénaristique sur des chemins obscurs. Le cas le plus problématique reste sans appel celui de Noah, dont le comportement instable à tendances misogynes et violentes s’exacerbe avec le temps.

L’omniprésence des stéréotypes de genres et la représentation des relations homme-femme est un problème de fond pour The Affair, et n’est uniquement induite que par la piètre évolution de certains personnages masculins. Si Helen (Maura Tierney) fait figure d’exception en restant touchante et consistante d’un bout à l’autre, les femmes ne sont pas épargnées par les maladresses d’écriture. La chute d’Alison, de plus en plus agaçante et incohérente, en est l’exemple le plus douloureux. Cette incapacité à construire des personnages féminins se retrouve dans toutes les femmes gravitant autour de Noah ; de sa fille à ses multiples conquêtes, le constat est rude.

La série se couvre derrière son « ce que vous voyez n’est qu’une lecture des événements parmi d’autres », mais non. Au lieu dénoncer les dérives de ses personnages, ce que l’on ressent en tant que spectateur s’apparente davantage à la légitimation de comportements malsains et de stéréotypes dévalorisants. Bien que la ligne entre les deux soit fine, la série est malheureusement avec le temps tombée du mauvais côté.

Noah glisse ainsi doucement de l’écrivain charmant, torturé et malheureux qui enchaîne les mauvais choix à un homme égocentrique, irrespectueux, un époux lamentable et un père absent. En face de lui, Alison qui nous avait autant séduits qu’émus aux larmes à ses débuts perd toute substance, déambulant dans les méandres d’un scénario écrit à l’aveugle, réduite à l’état de trophée indécis que les hommes se disputent. Notons également qu’elle n’aurait pas non plus la palme de la mère de l’année.

Contre toute attente, The Affair sauve la mise un certain temps en se rabattant sur des personnages secondaires, Cole (Joshua Jackson) et à Helen. Les portraits de ces derniers n’étant pas flatteurs en première saison et la duplication des points de vue multipliant les chances de perdre l’audience dans la narration, c’était un pari risqué. L’équipe créative et les scénaristes réalisent alors un tour de force, parvenant à les intégrer avec beaucoup de fluidité, à les humaniser intelligemment, nous poussant même à relire différemment leurs premières apparitions.

Cole et Helen, portés par des interprètes talentueux et profitant d’une finesse d’écriture qui commence à manquer, deviennent les éléments les plus intéressants de The Affair. Ce transfert d’intérêt du spectateur a maintenu la série à flot, mais ne présageait déjà rien de bon pour la suite, les scénaristes étant incapables de tenir l’écriture d’un personnage sur la durée. Pour noyer le poisson, d’autres personnages secondaires piquants et rafraichissants sont ajoutés, puis s’essoufflent avant de finir dans l’oubli, souvent réduits au stade d’intérêts amoureux encombrants.

Ne parlons même pas des enfants qui sont les enclumes de la série. Même les intrigues touchantes et pertinentes comme la maladie de Martin (Jake Siciliano) ou le coming out de Trevor (Jadon Sand), ne parviennent pas à faire oublier que Whitney (Julia Goldani Telles) est totalement insupportable, plombant les épisodes les uns après les autres rien que par sa présence.

Le point de vue subjectif des débuts disparait petit à petit pour simplement témoigner du passage d’un personnage à l’autre, perdant de ses nuances et de son intérêt. Très rares sont les épisodes, une fois passée la saison 2, où l’on voit un même événement par deux prismes différents. L’ensemble devient très linéaire, plus rien ne peut camoufler que la série sombre.

Les tensions derrière la caméra se font également sentir à l’écran. Les acteurs quittent le navire au milieu de scandales passés sous silence, difficile ainsi d’offrir à leurs alter ego une sortie digne de ce nom. Dans l’impasse, les scénaristes tentent un simili-reboot en partie situé dans un futur proche en dernière saison pour justifier l’absence de la moitié du casting principal d’antan. Malgré quelques bonnes idées et une tentative de recadrer ce qu’il reste des personnages, le mal est fait et la série s’éteint dans une indifférence quasi totale.

Le plus frustrant dans ce naufrage est que le talent est toujours là. Si la trame principale est irrécupérable, c’est dans les détails que The Affair propose ses derniers râles d’excellence. Quelques scènes offrent des réflexions d’une justesse déchirante sur la maternité, le couple, la fidélité, la mort ou la maladie. Les dialogues restent la grande force de la série et certains demeurent mémorables. Difficile également de faire des reproches techniques à la série, le travail de l’image, la réalisation et le montage restant impeccables, sans rien envier des productions du grand écran.

Ce bilan amer est à la hauteur de la frustration du fan des premières saisons que j’étais. Jamais une série n’avait aussi bien saisi l’essence des relations humaines, la solitude dans la douleur et l’inconstance d’une émotion que The Affair à ces débuts. La série confrontait sans demi-mesure l’injustice, le bonheur, les regrets, le plaisir, la peine, dans un récit un brin nihiliste, mais plein d’optimiste. C’était beau et précieux, et cela aurait dû s’arrêter plus tôt. Je ne saurais que vous conseiller de vous plonger dans les magnifiques premières saisons de The Affair, mais dès que Noah vous exaspère, vous pouvez arrêter les frais.


L’intégralité de la série The Affair est disponible en streaming sur Canal+ et les quatre premières saisons à la vente en DVD.

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